Merveilles de Femme

Histoires africaines

COEUR SOMBRE

COEUR SOMBRE – PARTIE 01

Les rayons du soleil frappent les baies vitrées du salon, laissant pénétrer une lumière éclatante. L’odeur envoûtante du thiouraye emplit l’air, mêlée à l’odeur salée de l’océan Atlantique tout proche. SALMA SIBY BATHILY, un foulard noué avec élégance sur ses cheveux, range ses pots d’encens. Des pas résonnent derrière elle. Elle se retourne et voit son fils, Khalifa, 24 ans, un sourire taquin illuminant son visage.

— Encore du sarkhatane ? lance-t-il, moqueur.

— Comme d’habitude ! Alors ? répond-elle en riant, ses yeux pétillant de malice.

Khalifa s’approche, dépose un baiser tendre sur sa joue, son sourire réchauffant l’atmosphère.

— Tu sens toujours aussi bon !

— Et toi, comme toujours, où vas-tu comme ça ? rétorque-t-elle, malicieuse.

— Sa dieukeur moma délégué benn négociation contrat ak obligation de résultat, fala dieum ni ! Ton mari m’envoie négocier un contrat avec obligation de résultat en plus !

Salma éclate de rire, secouant la tête devant l’énergie de son fils, futur pilier de l’empire financier familial.

— Il a oublié le mariage ou quoi ?

— Tu te rends compte maintenant que ton mari m’exploite ? Week-ends, jours fériés, même les congés, je dois bosser ! Maman, franchement, il abuse !

— Mon mari, c’est ton père, alors respecte ses ordres et habitue-toi, parce qu’il va bientôt prendre sa retraite et c’est toi qui diriges l’entreprise !

— Quoi, déjà ? Il n’a même pas 55 ans et il pense à la retraite !

— Qui parle de retraite ici ? tonne une voix grave.

Salma pivote, son cœur s’adoucissant à la vue de son mari entrant dans le salon, habillé d’un djellaba blanc immaculé. Il porte le poids de ses responsabilités avec une fierté mêlée de fatigue, son esprit s’égarant un instant vers leur première rencontre à l’hôpital, lui si timide, évitant son regard avec une pudeur qui l’avait conquise.

— Yaw ! Toi ! s’exclame-t-elle, un sourire complice aux lèvres.

— Prendre ma retraite maintenant ? J’ai encore des années devant moi, hein ! plaisante-t-il, son regard pétillant.

— Je sais, mais pense à nous. Tu t’es assez donné pour la banque. Laisse Khalifa prendre la relève et profitons-en pour voyager. J’ai tellement envie de passer ce Ramadan à La Mecque cette année !

— Tout le mois ? s’étonne Khalifa, haussant les sourcils.

— Oui, ça te pose un problème ? rétorque-t-elle, un éclat de défi dans la voix.

— Et qui va s’occuper de nous ?

— Niak diom, mounane “qui va s’occuper de nous” ? Tes mains servent à quoi ? lance-t-elle, moqueuse.

— Chiii, je ferais mieux de partir ! Le jour du mariage de ma sœur, on m’envoie négocier avec le client le plus pénible de la banque ! grogne Khalifa.

— Avec obligation de résultat, précise bien ! ajoute le père, sérieux.

— Tu vois, maman !

— Chéri, ton fils dit que tu l’exploites trop et qu’il n’est pas prêt à diriger la banque ! intervient la mère, un sourire en coin.

— J’ai pris les rênes de la banque à 26 ans, Ma Shaa Allah, et regarde où il est aujourd’hui ! rétorque-t-il, fier.

— Oui, mais moi, j’ai que 24 ans ! Bon, j’y vais. Priez pour que je garde mon calme, je ne veux pas voir mon poing s’écraser sur la tronche de ce type ! dit Khalifa.

— Attention, Khalifa. Il est difficile, mais c’est un client. Comme je le dis toujours, le client est roi chez nous ! rappelle le père, d’un ton ferme.

— Papa, il n’est pas juste difficile, il est insupportable, autoritaire ! Nama Ya’Allah ball, je ne peux pas le blairer !

— On ne te demande pas de l’aimer, mais de rester correct. Compris ? ordonne le père, son regard perçant.

— Pardon, papa. OK, j’y vais. À plus ! conclut Khalifa, l’air dépité.

Salma lance un regard amusé à son mari, son cœur partagé entre tendresse et taquinerie.

— Je n’aime pas quand tu grondes mes enfants !

— À 24 ans, ce n’est plus un gamin. Il doit apprendre à se tenir. S’il veut diriger la banque, il faut qu’il mette ses émotions de côté avec les clients !

— Il est encore jeune !

— Je sais. C’est pour ça que je l’accompagne ces deux prochaines années. Après, je prendrai ma retraite. Diaroul ngamay xol !

— Et le Ramadan à La Mecque ? insiste-t-elle, un sourcil levé.

— Toujours non, chérie. On y passe les dix derniers jours pour les Qiyam, mais pas tout le mois ! Et pas de Bongo ou de Tama ici, j’espère que c’est clair !

— Tu l’as dit mille fois, j’ai compris. Mais il paraît que les copines d’Amina préparent un petit ‘’tama’’ entre elles dans le jardin après la cérémonie.

— Boul ma togne, chérie ! Pas de musique ici et parle à tes filles ! ordonne-t-il.

— Papa, t’as déjà vu un mariage sans ambiance ? On a booké les meilleurs bongomans de la ville, ils sont payés et déjà en route avec les filles. S’il te plaît, gâche pas tout ! plaide Nafissatou, surgissant dans le salon, sa robe colorée virevoltant, son visage reflétant l’énergie des triplées.

Rachid sent la colère monter, son visage se crispant.

— Nafissatou, j’ai été clair : pas de musique !

— Papa, c’est juste une heure max, entre filles ! Lolou kassé laniou am ci xew mi !

— Justement, des filles qui dansent devant des garçons, hors de question ! Pas chez moi ! Mettez de la musique si vous voulez, mais pas de Bongoman ici !

— Chéri… tente Salma, sa voix douce cherchant à apaiser.

— T’encourages pas ces bêtises, j’espère ?

Elle se tait, son regard suivant Rachid qui quitte la pièce furieux. Nafissatou, au bord des larmes, se tourne vers sa mère, ses yeux brillants d’émotion.

— Rappelle le ‘’bongoman’’ et dis-lui de ne pas venir, sinon ton père va le virer. Ce n’est pas grave, vous ferez un truc entre vous sans qu’il le sache, conseille la mère, posant une main réconfortante sur l’épaule de sa fille.

— Maman, papa est trop compliqué ! Un mariage sans ambiance, fouma am ? soupire Nafissatou.

— Hun, ma fille, c’est lui le chef de famille et le maître de cette maison. On doit respecter ses décisions même si elles semblent injustes !

— Pfff, comme dalou you xatt déh ! On dirait des pompes trop serrées ! lance Nafissatou, arrachant un rire à sa mère.

— Sa papa bamouy meti walaye dioudo gouléne !

— Diambar nga déh ! Comment t’as fait pour tenir 26 ans avec lui ?

— Eh, dome, yamal finiou la yam lo déh ! Ne te mêle pas de ce qui ne te regarde pas, plaisante la mère.

— Oups, j’oubliais que personne n’a le droit de critiquer Son Excellence ! Bon, je vais voir ce que fait Amina. La maquilleuse arrive bientôt !

Salma s’éloigne, son cœur léger malgré la tension, et rejoint Rachid dans son bureau où il parle au téléphone, son visage sérieux. Elle attend qu’il raccroche, son foulard glissant légèrement sur ses cheveux.

— Bonne nouvelle, Oustaz sera là. Il vient d’atterrir, il prend ses bagages et arrive direct, annonce-t-il, un sourire discret sur les lèvres.

— Alhamdoulillah ! J’avais peur qu’il rate le mariage ! répond-elle, soulagée.

— Mangi mayé sama dome, wayé geunalouma ! Je ne suis pas très rassuré avec ce mariage, chérie !

— Sangue-bi, je sais, tes filles sont les prunelles de tes yeux, tout le monde le sait mais tu ne peux les garder ici éternellement !

— Oui, elles sont une partie de moi. Je n’ai jamais voulu imaginer qu’un jour elles partiraient vivre avec un autre homme ! Mais cet homme, je ne le sens pas !

— Moi aussi, j’ai quitté mes parents pour être à tes côtés pendant 26 ans. Tu t’y feras. Ça me fait mal mais on n’a pas le choix. Tu es juste jaloux !

— Je sais, mais j’ai un pincement au cœur. Hier, je fais la prière d’Istikhara pour le mariage et je vois Amina pleurer à chaudes larmes. Si je n’avais pas invité nos proches et amis, j’aurais repoussé la cérémonie. Je ne sens pas ce gars encore une fois !

— Tu as vu ce que tu voulais voir. Tu as peur que ta fille souffre et moi aussi, je suis inquiète. Mais c’est normal, non ?

— J’espère. Une chose est sûre : je ne laisserai pas ma fille souffrir dans ce mariage. Sou yabou niou comptel ka fouki seuy ak diourom nient !

— Comme si tu étais un ange toi, murmure sa femme.

— Pardon ? fait-il, surpris.

— Rien, je n’ai rien dit ! esquive-t-elle, un sourire malicieux.

— Je t’ai entendue ma chère mais je n’ai pas envie de me disputer aujourd’hui. Tu as souffert et pourtant tu es restée 26 ans. Quelle ironie, hein ?

— Parce que damala nop rek, sangue-bi !

Il sourit, la serre dans ses bras et l’embrasse doucement. Un bruit assourdissant retentit soudain, brisant l’instant. Les bongomans, leurs tambours résonnants, envahissent l’entrée avec les amies d’Amina et Nafissatou.

— Gni danou may fonto ? Ils se foutent de moi ou quoi ? s’écrie le père, furieux.

Il sort en trombe, Salma sur ses talons. À l’entrée, Nafissatou tente de calmer les musiciens qui avancent malgré les protestations.

— Xa mokho, ah daga France ! plaisante un musicien, provocateur.

Rachid se tourne vers la mère, le visage rouge de colère.

— C’est quoi ça ? Calme-les et vire-les de ma maison avant que j’appelle la police !

Il disparaît, laissant Salma gérer la situation. Elle demande poliment aux musiciens de partir, expliquant que le chef de famille déteste la musique. Les amies d’Amina, désolées, se dirigent vers la chambre de la mariée.

— Maman, t’as vu Amina ? Ça fait une heure qu’elle est là, je l’ai cherchée partout mais rien ! Je l’ai appelée, mais ça sonne dans le vide, dit Nafissatou, l’angoisse dans la voix.

— Comment ça ? Elle n’est pas avec le traiteur au jardin ?

— Non, elle n’y est pas. Je l’ai cherchée partout, maman !

— Attends, je vais essayer de la joindre, répond la mère, saisissant son téléphone.

Elle appelle Amina, sans réponse. Elle fouille la villa, le cœur battant, mais aucune trace de sa fille. L’angoisse monte comme une vague. Elle court rejoindre Rachid dans son bureau.

— Chéri, on ne trouve pas Amina ! Elle s’est volatilisée ! Elle n’est pas dans la maison, sa voiture n’est pas dans le garage et elle ne répond pas aux appels !

— Lane ? Elle est où ? Nafissatou, où est ta sœur ? s’écrie-t-il, bondissant de sa chaise.

— Je ne sais pas, papa. J’essaie de localiser son téléphone mais elle a désactivé le partage !

— Y a un problème. Je t’avais dit que je ne sentais pas ce mariage ! grogne-t-il, composant un numéro.

— Salih, il faut trouver Amina tout de suite. Elle a quitté la maison apparemment. Vérifie les caméras de surveillance, vois si elle est partie avec quelqu’un. Ensuite, suis ses traces. Elle doit se marier dans deux heures ! Je ne sais pas ce qui s’est passé mais retrouve-la, saine et sauve, s’il te plaît ! Merci

— Ay, Amina, lane la def ni ? gémit la mère, les larmes aux yeux.

— J’appelle Khassimou pour voir si elle est avec lui. Ce gars, je ne l’ai jamais senti !

Il appelle Khassimou Soumaré, le fiancé d’Amina, en mettant le haut-parleur.

— Allô, Khassimou !

— Tonton, j’espère que vous allez bien ?

— Amina est avec toi ?

— Euh… Amina ? Non, je lui ai parlé ce matin mais elle n’est pas avec moi !

— Tu en es sûr ?

— Oui, tonton ! Que se passe-t-il ?

— Je ne sais pas ce que t’as fait à ma fille, mais loumou meunti xew, je la veux saine et sauve, sinon t’auras affaire à moi ! Ma fille ne peut pas disparaître comme ça !

Il raccroche, furieux, et reçoit un message d’Amina. Il l’ouvre immédiatement, son cœur battant à tout rompre.

— Amina m’a envoyé un message ! crie-t-il presque.

« Papa, s’il te plaît, annule le mariage. Je vais bien, ne t’inquiète pas. Je viens de découvrir que l’homme avec qui je voulais passer ma vie n’est pas le bon. J’ai besoin de me vider la tête, après je passerai à autre chose. Je t’en prie, je veux plus de ce mariage. Je répondrai à vos appels quand je serai prête. »

— Faut la retrouver ! Dieu seul sait ce qu’elle a en tête ! s’écrie la mère, la voix brisée.

— Calme-toi, ma chérie. Je sais que ma fille ne fera pas de bêtise. Laissons-là se vider, comme elle l’a dit. J’ai confiance en elle, elle reviendra en chair et en os !

— Qu’est-ce que Khassimou a bien pu lui faire ? demande Nafissatou, les poings serrés.

— Je ne sais pas, mais Amina a dû voir un truc louche chez ce gars, répond le père, le regard sombre.

— Chérie, rappelle tes amies, dis-leur qu’y a plus de fête. Demande aux traiteurs d’arrêter les préparatifs, de servir nos amis, les vigiles et ceux qui montaient les bâches. Le reste, qu’ils le donnent en offrande. Nafissatou, dis à tes copines qu’il n’y a plus de mariage, elles peuvent rentrer !

— Je veux d’abord parler à ma fille ! insiste la mère, les larmes coulant sur ses joues.

— Elle a la tête sur les épaules. Laissons-là se calmer. Fais ce que je te demande, s’il te plaît. Je suis aussi inquiet mais on n’a pas le choix.

Khalifa Bathily entre, traînant ses valises, le visage marqué par la fatigue. Rachid lui résume la situation, sa voix lourde de colère et d’inquiétude.

— Loudoul deugeu dou yague déh ! déclare Khalifa, les yeux brillants de rage.

— Comment ça ? demande la mère, surprise.

— On était dans le même hôtel à Abu Dhabi. Il est rentré hier et j’ai tout fait pour être là avant que le mariage soit scellé !

— Qu’est-ce que tu veux dire ? s’enquiert le père, le regard perçant.

— Il était avec une autre femme tout le séjour. Je l’ai vu de mes propres yeux, bourré au point de se souiller ! Je ne sais pas comment Amina a su la vérité mais elle a raison de plus vouloir de ce mariage !

— Alhamdoulillah, ma fille ne méritait pas cet homme ! s’exclame la mère, un mélange de soulagement et de douleur dans la voix. Je ne veux pas que cette histoire la brise. Je ne veux pas voir ma fille souffrir !

— Elle va souffrir, elle va faire des erreurs, elle va assumer. Mais elle se relèvera. On l’a élevée comme ça. Mes filles, Amina, Nafissatou, Aïcha, sont fortes. Ce n’est pas le premier obstacle ni le dernier. L’important, c’est d’être là pour elle et de lui montrer notre soutien, répond le père, sa voix ferme mais empreinte de tendresse.

— Je serai là pour elle parce qu’elle est ma moitié et une belle personne ! ajoute Nafissatou, les larmes aux yeux.

— Je compte sur toi, mon cœur, renchérit le père, posant une main sur son épaule. En attendant, je vais remonter les bretelles à ce petit crétin !

— Ne t’attire pas d’ennuis. Dou sakh sa thieur, il se cassera la figure tout seul ! conseille la mère, son ton apaisant.

— Je viens lui refaire le portrait ! lance Khalifa Bathily.

Rachid se retourne, voyant son fils, les poings serrés, prêt à en découdre.

— Tu n’étais pas censé négocier un contrat ?

— Je suis désolé, papa, je ne pouvais signer avec cet homme et Amina m’a appelé en pleurs. Elle m’a dit qu’elle a appelé Khassimou et qu’il a décroché sans faire gaffe. Elle l’a entendu dire des trucs dégueulasses sur elle, qu’il voulait juste l’argent et le rang de notre famille ! Je lui ai donné ce qu’il méritait, crois-moi !

— Amina est où ? demande la mère, le cœur battant.

— Ne t’inquiète pas, maman, elle va bien. Elle est chez Mamie !

— Alhamdoulillah ! Et le contrat ? demande le père, les sourcils froncés.

— Il est venu en retard, il a refusé de s’excuser et il ne m’a pas salué aussi, je ne pouvais pas le laisser me manquer de respect !

— C’est bien mon fils, il faut savoir se faire respecter, dit Oustaz.

— D’accord, je vais l’appeler tout à l’heure !

— Papa encore une fois, je ne sais pas comment tu fais pour supporter cet homme, il est tout ce qu’il y a de plus… Enfin, il est tout sauf bien éduqué !

— C’est vrai qu’il est un peu spécial, bref, mieux vaut que je me charge de ce dossier !

Salma s’assoit, les mains tremblantes, récitant des prières pour Amina, implorant Allah de protéger sa fille. Rachid, le regard perdu vers l’océan, murmure une prière, son cœur déchiré entre la colère contre Khassimou Soumaré et l’amour pour ses filles, Amina, Nafissatou et Aïcha.

Nafissatou envoie un message à sa sœur, un simple « Je t’aime, reviens vite ». Khalifa Bathily, le fils, serre les poings, prêt à défendre l’honneur de la famille. Oustaz pose une main sur l’épaule de Rachid, un geste de soutien silencieux.