AICHA F.I. 2 : RASSOUL
Il était 23 heures et je me trouvais à mon bureau dans l’appartement, en compagnie de Fanta, ma redoutable assistante personnelle, qui avait fait le déplacement pour un document nécessitant une signature urgente. Je ne pus résister à l’envie de lui parler de ma rencontre avec cette inconnue.
- Je me suis fait remettre à ma place par ma femme de ménage, ce soir, lui confiai-je. Mais le comble est que j’ai adoré ça !
- Ey Rassoul, dans quelle situation compliquée es-tu en train de te mettre encore ?
- F, je suis amoureux je te dis !!!
- Avec un cœur de pierre comme le tien ? Impossible, Khémem leu rek !
- Elle ne ressemble absolument pas aux femmes qui trainent dans mes pattes. Ce qui m’a le plus captivé c’est son regard, il y’avait une sorte de douceur mais aussi une force indéniable qui semblaient toucher mon âme. Elle a tout de suite détecté que je n’étais pas bien. Je me sens bête d’avoir fait des suppositions aussi indélicates sur sa présence chez moi.
- Tu lui as dit quoi ?!!
- Je l’ai quasiment traité de petite souris, c’est vrai qu’elle est petite mais je n’aurais pas du être aussi franc.
- Non, ce n’était pas de la franchise Rassoul mais de la grossièreté !
- D’accord, d’accord, comme tu veux ! Mais j’étais fatigué, irrité, j’ai déversé ma colère sur elle. Mais j’ai eu la chance de faire connaissance avec sa langue bien pendue ! j’étais ebahi, puis subjugué. En fait après, je pense que, inconsciemment, je la titillais rien pour qu’elle s’emporte, qu’elle me défie… Si tu la voyais, F, on aurait dit une lionne avec sa coupe afro. Et pour éviter de te scandaliser avec les détails, disons simplement que tout chez elle m’intriguait.
- Rien que t’entendre me dire qu’elle n’est pas comme ces bimbos écervelées, minces comme du fil de fer que tu fréquentes d’habitude me fait plaisir, soupira Fanta.
- Elle a des formes là ou il faut. Et un sourire , Dieu, quand elle m’a souri, j’ai presque senti mon cœur s’arrêter. Elle dégageait une aura d’innocence, de confiance et de sérénité.
- Exactement le genre de femmes que tu fuis d’ordinaire, mon grand !
- Mais amna touti tiaye tiaye, elle n’a pas froid aux yeux, je te jure ! Quand je me suis approché d’elle presque collé serré, elle n’a pas fui, au contraire elle a soutenu mon regard comme si je représentais aussi un défi à ses yeux.
- Hmm, j’espère de tout cœur qu’elle t’a résisté, murmura mon assistante.
- Rire, j’avoue que je n’étais sûr de rien pour une fois. quand elle est partie acheter notre diner, je me suis demandé si elle n’allait pas en profiter pour rentrer chez elle.
- Enfin quelqu’un qui arrive à te surprendre et à te faire cogiter, je l’aime déjà cette fille !
- Je suis redescendu en priant Dieu, qu’elle soit en bas.
- J’imagine, rire. Monsieur Kebe est stressé à cause d’une femme, une première, tchiey yallah !
- Elle ne savait même pas qui j’étais, j’étais juste un inconnu pour elle, un gars qui paye pour qu’on astique son appart. Et je voyais qu’elle ne cherchait nullement pas à m’impressionner. Quand j’ai dérapé, elle m’a engueulé comme à un gamin!
- Alléluia !
- Je ne me rappelle pas de la dernière personne qui a essayé de le faire.
- Je te réprimande, tout le temps, pourtant.
- Tu es l’exception qui confirme la règle, et parce que tu es un ange, pas un être humain.
- Tchipatou ! On dirait bien que ça t’a amusé de la voir te résister !
- Les dix milles cas bizarres auxquels j’ai été confronté font que le suspicieux en moi, garde quelques réserves sur la situation. Mais je t’avoue que tout à l’heure, j’ai tout enfoui au fond de moi car je voulais savourer chaque seconde passée à ses cotés.
- J’espère que tu n’as pas eu ce tu veux, sheut !
- Wa mais Fanta !?!
- Non, c’est bien trop facile, Rassoul ! Elles succombent toutes si aisément à ton charme ! À ce rythme, je me demande quand tu rencontreras enfin la femme de ta vie.
- C’est peut-être elle hein, laisse-moi te raconter la suite :
«Lorsque je suis redescendu dans le salon, elle était agenouillée sur un coussin près de la table basse, en train de retirer le papier d’aluminium qui enveloppait les différents plats. Entendant mon arrivée, elle leva la tête. Elle se mit debout rapidement, mais ne recula pas d’un pouce quand je me suis délibérément approché pour me tenir juste devant elle. Mon Dieu, comme son parfum était enivrant ! Ses yeux s’écarquillèrent et ses pupilles se dilatèrent d’excitation, tout à fait comme je l’avais prévu. En mon for intérieur, je priais pour qu’elle ne succombe pas trop facilement. Peut-être était ce seulement le frisson du chasseur qui me rendait si intensément vivant pour la première fois depuis des lustres ! Mais de toute façon, sans même sembler le rechercher, cette jeune femme avait réalisé le miracle que tous les joints que j’avais fumés, hier et aujourd’hui, n’avaient pas réussi à accomplir. Elle m’avait fait oublier tous mes soucis.
- Ça vous va comme ça ? demanda-t-elle en désignant les brochettes disposées dans des assiettes, un bol avec des oignons crus, un petit bol de moutarde et de piment, deux verres d’eau.
- C’est la première fois que je vais manger par terre, surtout de la nourriture dont l’origine m’est inconnue.
Elle pivota et entreprit de ranger son diner. - Oui, c’est ce que je pensais. Un homme tel que vous prend ses repas à table. Je vais…
Je la retins par le bras avant qu’elle ne remballe quoi que ce soit. - J’ai dit que je n’avais pas encore eu l’occasion de le faire, non pas que l’idée ne me séduise pas. Quoi qu’il en soit, cela sent vraiment bon.
Le contact de sa peau sous mes doigts me procurait une sensation délicieuse. Dangereusement délicieuse. Lentement, je retirai ma main. - Asseyez-vous donc.
- Est-ce que les gens vous obéissent toujours ? demanda-t-elle sans pour autant s’exécuter.
- En général, oui, répondis-je avec un grand sourire.
Elle me foudroya de ses yeux en amande. - Je crois bien que nékho ma darra finalement (je ne vous aime pas en fin de compte), dit-elle.
- Rien ne vous y oblige, madame.
Nos regards étaient inextricablement liés, et rien ne pouvait masquer la vibration magnétique qui nous attirait mutuellement. Finalement, elle détourna le regard et se rassit sur son coussin. D’un geste lent, elle prit une brochette et mordit un bout de viande avec sensualité. Je m’agenouillai en face d’elle sans détourner les yeux un instant. Elle tendit sa main vers la moutarde puis vers le piment et porta à nouveau la brochette à sa bouche et je retins mon souffle. Je ne connaissais absolument rien d’elle, pas même son nom. J’évitais de le lui demander pour la même raison que je n’avais pas révélé le mien : je souhaitais m’isoler totalement du monde extérieur.
Je goutais enfin à la viande imitant ses gestes et Dieu c’était délicieux ! - Mmmm c’est délicieux! Et où se trouve ce fameux restaurant ?
- « Roukkou » ?
- Oui ?
- Je préfère ne pas vous le dire, vous pourriez avoir une crise cardiaque, répondit-elle en éclatant de rire.
Je l’observais rire, et je pensais que cela faisait longtemps que je n’avais rien vu d’aussi frais et d’aussi joyeux.
- Merci, dis-je soudainement.
- Mais pourquoi donc ?
- D’être restée.
Elle inclina la tête sur le côté. - Vous aviez besoin de quelqu’un avec qui parler, répondit-elle.
- Parler ? répétais-je choqué. (Ce n’était assurément pas ce genre d’activités que les femmes me proposaient en règle générale, et ce n’était certainement pas ce que je recherchais ce soir)Vous pensez sincèrement que c’est de ça dont j’ai besoin ?
- Noooon… ne me dites pas qu’une autre activité est aussi dans vos cordes ?
- Est-ce que je rêve ou vous vous moquez de moi ? (Je n’ai pu retenir un éclat de rire). Merci de chatouiller si agréablement mon sens de l’humour avec votre esprit vif. Vous êtes vraiment différente des femmes que je rencontre d’habitude, et je dis cela de manière très positive, m’empressai-je d’ajouter alors qu’elle murmurait quelque chose pour elle-même.
- Et comment sont-elles ? Comme dans les journaux people, toujours collés aux hommes, ou à pleurer à cause des hommes ?
- Vous n’êtes pas bien loin !
- Tchrr, trop peu pour moi ! gronda-t-elle, inutile de revenir là-dessus, tout en détournant le regard.
Je me penchai sur la table pour lui relever le menton d’un doigt léger. Nos regards se retrouvèrent. Gris contre noir. Du pouce, je lui effleurai les lèvres. Elles s’entrouvrirent d’elles-mêmes et je dus résister contre une furieuse envie de l’attirer à moi par-dessus la petite table. - En fait, j’essaie simplement de vous dire que je vous trouve très séduisante.
Avec une petite toux nerveuse, elle se dégagea le menton. Puis, d’un geste plein de dédain, elle reprit une brochette. - Si vous recherchez plus qu’une simple présence pour partager un repas, vous faites erreur sur la personne, rétorqua-t-elle en mordant nonchalamment dans sa viande, tandis que je digérais sa remarque.
- Est-ce que vous débutez tous vos rendez-vous amoureux avec ce type de déclarations ?
- Ceci n’est pas un rendez-vous galant, répondit-elle entre deux bouchées désinvoltes.
- Non, mais ça pourrait.
Elle s’étouffa et tendit la main vers son verre d’eau. Après avoir pris quelques gorgées, elle se mit debout. - C’était une erreur, déclara-t-elle.
Je me suis levé à mon tour pour l’empêcher de partir.. - Dites-moi que je ne suis pas fou et que nous avons envie de la même chose, vous et moi, murmurai-je en l’attirant doucement à moi jusqu’à ce que nos deux corps se touchent.
- Je crois vraiment que ce n’est pas une bonne idée…
Je la fis taire d’un baiser.
Pendant un instant, elle demeura inerte, comme glacée entre mes bras. Puis, avec un frisson, elle arrondit la bouche pour répondre aux caresses de la mienne. Je raffermis encore mon étreinte et elle se laissa aller contre moi. Avec un soupir, elle noua ses bras autour de mon cou dans un élan plein de chaleur. Je me penchai en arrière, de sorte qu’elle dut se mettre sur la pointe des pieds et dut sentir pleinement contre elle l’évidente preuve de mon excitation. Elle gémit et ondula contre moi, portant mon désir à son comble. Plus rien ne comptait en cet instant, en dehors de ces sensations, de cette femme et de cette soirée.
- Restez ici cette nuit, murmurai-je, le visage enfoui dans son cou. Si j’avais su que ma femme de ménage était aussi sexy, j’aurai fait de ce duplex mon résidence principale.
Elle s’écarta de moi d’un mouvement si vif que mes mains retombèrent. - Merde, lâcha-t-elle sans cesser de reculer.
J’ai tendu les bras, mais elle s’est libérée de mon étreinte. Quelle que fût l’étincelle qui avait jailli entre nous, ma remarque semblait l’avoir éteinte. Je me maudissais intérieurement pour ma stupidité. - Je dois y aller, reprit-elle en me contournant pour gagner la porte.
- Restez, s’il vous plaît. Je sais que cela peut sembler fou, mais ne pensez pas que c’est une habitude. Je n’ai jamais, au grand jamais…
- … fricoté avec le petit personnel ? suggéra-t-elle d’un ton rehaussé d’une pointe d’acidité.
- Oui, mais seulement pour éviter une situation gênante pour quelqu’un.
- Oh, que c’est chevaleresque de votre part ! s’exclama-t-elle en se retournant.
- Je me fiche du travail que vous faites. Ça n’a aucune espèce d’importance.
- Ça en a pour moi.
Bras écartés, je lui bloquai le passage. Elle ne pouvait pas partir. Pas comme ça. - Restez.
- Je ne peux pas. Il faut que j’y aille.
- Ce n’est pas ce que vous voulez.
- Ce que je veux, c’est que vous me laissiez sortir, répliqua-t-elle.
Mes bras retombèrent, comme à bout de force. Je m’écartai de son chemin. Non, elle ne pouvait pas
parler sérieusement. - Pourquoi le nier ? Vous avez envie de moi autant que j’ai envie de vous.
Sans un regard, elle passa devant moi pour regagner l’entrée. - Je vous avais dit que j’acceptais de partager un repas avec vous, et rien d’autre, dit-elle d’une voix teintée davantage de tristesse que de colère.
J’étais certain qu’elle me désirait. Elle avait pris plaisir à notre baiser au moins autant que moi. Parfois brûlante, parfois glaciale. Était-ce un jeu ? Si c’était le cas, je n’avais pas l’intention de perdre. Il n’y avait qu’une seule façon de découvrir ses véritables intentions. - Accepteriez-vous de rester pour cinquante mille francs ?
Elle s’arrêta, la main sur la poignée de la porte, pour se retourner vers moi. Je ne te décris même pas ma déception. - Vous croyez que je suis à vendre ? demanda-t-elle, choquée
J’espérais bien que non. - Et pour cent mille francs ?
- C’est parce que je fais le ménage pour gagner ma vie que vous pensez pouvoir me parler ainsi ?
Les mains posées sur ses hanches, elle me fixait d’un regard furieux. Elle était absolument magnifique, sa chevelure semblant soudain gagner en volume. (Étaient-ce ses cheveux naturels ?) Le test final : - Vous êtes dure en affaires. Cinq cent mille francs. Je n’ai encore jamais rencontré une femme qui vaille ce prix, mais je crois que vous ne regretterez pas notre nuit.
- Vous êtes un connard. Un putain d’égocentrique doublé d’un con, dit-elle en ouvrant la porte d’une main. Et si vous avez vraiment autant de sous, vous pouvez vous le mettre dans…
Ses derniers mots furent engloutis par le bruit sourd de la porte qui se fermait brusquement derrière elle. Pourtant, j’avais une idée bien claire de l’endroit qu’elle avait en tête. Un ricanement naissant dans ma gorge se transforma rapidement en un rire franc et sonore. Des larmes humidifiaient même mes yeux ! Mon Dieu, quelle femme incroyable ! Je repensais à toute la soirée depuis mon arrivée chez moi et je ne pus contenir un nouvel éclat de rire. Ensuite, je me suis réinstallé sur mon coussin devant la table basse et me suis servi une brochette recouverte de moutarde… «
- Tu es terrible, Rassoul Kebe, déclara Fanta en me pointant du doigt.
- J’ai tellement rigolé et ça m’a fait tellement de bien ! C’est comme si la tension de ses deux derniers jours se relâchait.
- Comment tu as pu lui faire une proposition pareille ?!
- C’était un bon moyen pour savoir si elle jouait un jeu ou pas.
- Et maintenant ton verdict ?
- Je la veux, je la veux à mes cotes !
- Mais que se passera-t-il si elle refuse ? Tu l’as presque traitée de fille facile, je te le rappelle !
- Elle reviendra F, sinon je ne m’appellerai plus RASSOUL KEBE.