Merveilles de Femme

Histoires africaines

COEUR SOMBRE - TOME 2

COEUR SOMBRE 2 – PARTIE 01

Djamil rentre du travail épuisé, dès qu’il entre dans le salon, Rachid court vers lui en titubant, ses petits bras tendus. Oumou Kalthoum le suit en rampant, essayant de le rattraper. Rachid se jette dans les bras de son père, qui le soulève avec un sourire fatigué mais tendre. Oumou grimpe sur ses genoux en riant et Djamil la serre doucement contre lui. Amina arrive derrière eux, un sourire éclatant aux lèvres. Elle s’approche et lui dépose un bisou bruyant sur la joue. Djamil lui prend la main et y pose un baiser tendre.

— Tu as mis du temps aujourd’hui, dit Amina, une légère inquiétude dans la voix.

— J’avais un dossier à examiner, répond Djamil en laissant tomber ses épaules et… j’ai l’impression qu’il manque des sous. Les dernières commandes de voitures n’apparaissent pas et je n’ai pas vu les chèques… ça m’énerve !

Amina fronce les sourcils, comprenant son agitation.

— Tu veux que je regarde avec toi ? propose-t-elle doucement.

Djamil secoue la tête, toujours fatigué

— Non… je vais devoir passer la soirée à trier tout ça… j’ai l’impression que quelque chose m’échappe. Toujours cette sensation, je ne sais même pas comment l’expliquer ma chérie !

Rachid pose ses petites mains sur les bras de son père et demande d’une voix tremblante…

— Papa… ça va ?

Djamil sourit faiblement et caresse doucement les cheveux de son fils.

— Ça va, mon petit cœur, juste une longue journée mais je vais très bien !

Oumou Kalthoum, babillant et essayant de tirer la manche de son père, le regarde avec ses grands yeux curieux.

— Papa… ?

— Oui, princesse, murmure Djamil en la serrant contre lui.

Amina glisse sa main dans la sienne, cherchant à lui transmettre un peu de réconfort.

— On est là pour toi, murmure-t-elle. Tu n’es pas seul et tu le sais, s’il y a quelque chose que je peux faire, n’hésite pas !

Amina réussit tant bien que mal à mettre Rachid et Oumou Kalthoum au lit. Elle revient dans la chambre, pose son téléphone sur le chevet et disparaît dans la salle de bain, Djamil sent soudain le téléphone vibrer. Curieux, il le prend et découvre une série de messages de Khadr « As-tu vu les plans que je t’ai envoyés ? Il faut modifier la dépendance et agrandir l’espace pour le parking ! »

Le visage de Djamil se durcit, il sent une colère sourde monter. Amina sort de la salle de bain, serviette autour d’elle et voit Djamil qui la regarde, les yeux flamboyants.

— Qu’est-ce que… tu fous encore avec Khadr ? crie-t-il.

Amina surprise, fronce les sourcils son cœur commence à battre plus fort, elle ravale sa salive, les lèvres légèrement tremblantes…

— De quoi tu parles, Djamil ?

Il lui lance le téléphone au sol, elle le ramasse, le visage blême et lit les messages.

— Écoute… commence-t-elle, la voix tremblante mais ferme. Khadr est l’associé du propriétaire de l’immeuble que je dois modifier. Je ne le savais qu’après avoir signé le contrat… je comptais t’en parler…

Djamil l’interrompt, la voix trahie par la colère

— Je m’en fous ! Je veux que tu rompes ce contrat et immédiatement !

Amina relève le menton, les yeux étincelants

— Je ne compte pas rompre ce contrat, Djamil et tu devrais arrêter de me parler comme ça, je ne suis pas ton enfant !

Djamil la fixe incrédule, la rage et la frustration se mêlant à un profond désarroi. Le silence qui suit est lourd presque insoutenable, chacun mesurant la profondeur de la fissure qui vient de s’ouvrir entre eux.

Djamil quitte la chambre en claquant la porte avec force. Le bruit résonne dans la maison comme un avertissement. Il traverse le couloir et entre dans son bureau, le regard sombre, la mâchoire crispée.

Il s’assoit devant son ordinateur et tape avec rage. Ses doigts frappent le clavier tandis qu’il rédige un mail à Khadr, chaque mot tranchant sans concession.

Le contrat avec Ar-Rahmane Immo sera rompu immédiatement !!! Toute collaboration est terminée !

Sans s’arrêter, Djamil se penche sur ses dossiers, fouille dans ses papiers, vérifie les chiffres, les comptes, les courriels. Sa colère semble se transformer en obsession, il ouvre ensuite sa messagerie professionnelle et rédige un mail groupé à tous les responsables de Kalthoum Motors…

« Réunion d’urgence demain matin 8h précises, salle de conférence. Présence obligatoire. Points à l’ordre du jour : situation financière et nouvelles directives immédiates. »

Il relit une dernière fois le message, son doigt tremblant sur le bouton “Envoyer”. Puis il appuie, le mail part instantanément, résonnant comme un signal de tempête imminente.

Djamil reste quelques secondes immobile, le souffle court, le regard fixé sur l’écran. La colère gronde toujours en lui mais derrière cette tempête se cache aussi une inquiétude qu’il refuse d’admettre, la fissure avec Amina pourrait être plus profonde qu’il ne veut le reconnaître.

 

La nuit s’étire dans la maison lourde, presque immobile et Djamil reste debout dans le couloir, incapable d’avancer comme retenu par un fil invisible qui lui serre la poitrine, il entend sa propre respiration glisser contre les murs et il se sent étranger chez lui, étranger à Amina, étranger à tout ce qu’il croit maîtriser

Il revient finalement dans le bureau, la lumière encore allumée, les dossiers ouverts comme des blessures et il s’accroupit devant le meuble bas où s’entassent les factures, les copies de virements, les carnets de commandes, il les feuillette encore, l’esprit saturé, persuadé qu’un indice se cache là, qu’une main tire les ficelles dans son dos et son cœur bat trop vite, trop fort comme si chaque battement lui faisait croire qu’il y a un danger.

Pendant ce temps Amina se tourne dans le lit, incapable de trouver le sommeil, la chambre respire la tension, les ombres s’étirent autour d’elle, et elle garde les yeux ouverts, le dos encore brûlant du ton que Djamil a utilisé, un ton qui ne lui ressemble pas, un ton qui la heurte, qui la blesse, qui lui fait peur pas pour elle mais pour lui, pour l’homme qu’il devient quand quelque chose l’obsède

Elle repense aux messages de Khadr, au chantier, au travail qu’elle aime, à l’envie d’avancer, de créer et elle sent une rage froide monter quand elle repense à Djamil qui lui ordonne de rompre un contrat comme si ses décisions n’avaient aucune valeur comme si son métier était un caprice, comme si elle devait s’effacer pour calmer sa tempête

Dans le bureau Djamil s’assied par terre, le dos contre le mur, la tête penchée et il frotte son visage avec ses mains, épuisé, vidé, pris dans une spirale qui lui échappe, il sent la jalousie glisser dans ses veines, un poison qu’il déteste mais qu’il ne peut empêcher et il murmure presque sans s’en rendre compte.

— Je me perds ! Qu’est-ce qui m’arrive ? Ya’Allah aidez-moi, je ne veux plus redevenir se montre que j’étais avant…

Le silence lui répond, il regarde l’horloge en face de lui, il est déjà trois heures. Il se lève fait encore quelques pas dans le bureau. Il secoue vigoureusement la tête et décide de retourner dans la chambre.

Quand il revient dans la chambre, il s’approche du lit en hésitant et s’assoit lentement comme si un faux mouvement pouvait faire voler la nuit en éclats. Amina ne dort pas, elle ouvre les yeux, croise son regard et un étrange calme se pose sur elle. Djamil souffle son nom, presque un pardon qu’il n’ose pas prononcer…

— Amina…

Elle le regarde sans bouger, la voix basse, ferme prête à en découdre avec lui, s’il ose encore parler de son travail…

— Tu n’as pas confiance en moi, Djamil et cette nuit tu m’as parlé comme si j’étais une moins que rien, pas ton épouse !

Il baisse les yeux, le cœur serré

— Je suis désolé, je… je ne reconnais plus ce que je ressens, j’ai peur, j’ai peur de perdre ce que j’ai, j’ai peur qu’on me trahisse, j’ai peur de tout… je ne peux pas expliquer ce sentiment que je ressens !

Amina se redresse, s’assoit, sa serviette glissant sur son épaule, son regard plongé dans le sien

— Alors affronte cette peur, mais ne me détruis pas avec Djamil ! Tu es devenu parano et je n’aime pas ça ! Je sais que tout veut tout contrôler mais c’est impossible ! Sou yagué nak nga geumadi Ya’Allah ! Ressaisis-toi, personne ne te veut du mal Djamil, personne !

— Amina, mon intuition ne me trompe jamais ! Je ne veux pas que tu t’approches de Khadr et j’espère que tu m’as compris !

Amina sait que si elle parle, ça va dégénérer, elle choisit le silence. Elle tire la couverture sur elle et se couche sans un mot de plus

Nafissa sert une tasse de café bien chaud à son mari, puis elle s’installe avec un léger soupir comme chaque matin où elle dresse la table avec soin. Lass la regarde en souriant, parce qu’elle sort toujours ses plus belles assiettes, comme si quelqu’un allait se joindre à eux, comme si une petite cérémonie intime devait rythmer le début de leurs journées.

— Tu en fais trop bébé, murmure Lass en riant. Je ne suis pas le roi d’Angleterre !

Il aime la taquiner ainsi, la ramener au réel alors qu’elle adore embellir chaque détail. Nafissa relève le menton, son sourire se creuse, un peu fier, un peu tendre.

— Pour moi, tu vaux mille fois plus qu’un roi d’Angleterre ! Sama bourou xol ! Le roi de mon cœur !

— Ngay sama bourou xol yawit ! Tu es aussi la reine de mon cœur !

Sa voix porte ce mot doux qu’elle ne donne qu’à lui. Mon roi... son regard se pose sur lui comme une caresse. Elle se lève ensuite et attrape son sac.

— J’ai réunion avec le conseil d’administration et avec Khalifa…

Elle souffle doucement, secoue la tête.

— Depuis qu’il est devenu directeur, monsieur mon frère ne tolère plus deux minutes de retard !

Il y a dans son ton la familiarité dans sa voix, un mélange d’agacement et d’amour, cette connexion indescriptible qui la lie à Khalifa depuis leur premier souffle. Lass la connaît trop bien pour ne pas remarquer cette nuance, entre les triplés Bathily, tout est intense même les reproches. Lass se rapproche, glisse une main dans la sienne.

— Je te dépose avant d’aller à la salle, j’ai aussi une réunion avec mon comptable, une journée chargée en fait !

— Voilà, ce qui est bien, je ne vais pas conduire aujourd’hui !

— Oui baby je suis ton chauffeur, je t’aime ! Allez on y va !

— Merci, mon cœur ! Ya baax ci mane !

Et ils s’embrassent longuement, un baiser qui scelle leur matin, un baiser qui porte à la fois la douceur de leur amour et cette étrange tension qui traverse toute la famille Bathily depuis quelques jours, une tension dont Nafissa ne mesure pas encore l’ampleur.  Dans la voiture, Nafissa garde les bras croisés mais son regard file vers Lass.

— Je suis jalouse, lâche-t-elle finalement. Tu passes trop de temps avec tes femmes-là… Celles qui viennent à la salle juste pour te regarder. Elles ne soulèvent rien, elles ne courent pas, elles sont là pour toi, juste pour te draguer ouvertement sans aucune retenue !

Lass éclate de rire.

— Bebe… tu ne les vois même pas comme moi je les vois. Moi je fais juste mon travail, le reste, je ne m’en occupe pas. Je te jure, il n’y a que toi qui compte !

Il pose une main sur sa cuisse pour l’apaiser, Nafissa essaie de rester fâchée mais un sourire lui échappe, large, lumineux, toutes ses dents qui se rangent comme des perles alignées.

— Je te crois… un peu, dit-elle en plissant le nez.

— Beaucoup, corrige-t-il.

— On verra si tu le mérites !

Ils continuent de bavarder, de se taquiner, la route défilant sous eux jusqu’à Ar-Rahmane Banque. Dès qu’il gare la voiture, Nafissa se penche et dépose un baiser rapide sur les lèvres de Lass.

— Je te récupère ce soir, promet-il.

— Pas de retard, dit-elle en ouvrant la portière.

— Jamais !

Ils s’envoient des bisous volants comme deux adolescents qui refusent de grandir. Nafissa tourne les talons, son sac battant contre sa hanche. Elle avance vers l’entrée quand une voix la retient.

— Ma fille… s’il te plaît !

Une vieille dame, ridée, enveloppée dans un pagne fané, la regarde avec une intensité étrange. Nafissa s’arrête, une sensation lui traverse le dos, un frisson sans vent.

— Donne-moi juste de quoi acheter un petit déjeuner, demande la dame d’une voix rauque mais posée.

Nafissa hésite, son cœur cogne d’une drôle de manière. Elle ne sait pas si c’est de la pitié, de la peur ou autre chose… quelque chose qu’elle ne nomme pas. Elle ouvre quand même son portefeuille et lui tend un billet de 10 000 FCFA.

— Que Dieu vous facilite, dit-elle doucement.

La vieille dame la fixe un instant, longue seconde qui semble étirer le temps. Puis elle hoche la tête, presque solennelle.

— Amine ma fille !

Nafissa frissonne encore sans comprendre pourquoi. Elle s’en va en jetant un regard vers la dame, ce regard lui dit quelque chose mais elle ne sait pas quoi…

La salle de réunion est étouffante, Djamil se tient debout, le visage en feu, les poings crispés sur la table, ses yeux lancent des éclairs… il ne fait plus confiance en personne dans cette salle…

— C’est quoi ce bordel encore ? hurle-t-il, la voix qui ricoche contre les murs. Les commandes de l’ambassade sont parties depuis une semaine et… personne n’a fait les bons de sortie ?! C’est quoi ce cirque ?!

Les comptables se figent, Moussa tente de parler mais Djamil le coupe d’un geste sec.

— Pas d’excuses Moussa, tu as intérêt à me donner des preuves sinon je vous jure que vous allez me sentir, ça oui ! Je ne veux pas de “on aurait dû”, je veux du concret !

Oulèye assise à côté, respire calmement, elle connaît Djamil quand il est en colère, il devient incontrôlable mais elle ne se démonte pas.

— Écoute Djamil, dit-elle doucement mais clairement. Tu sais comment ça se passe, je gère les ventes, je transmets tout ce que j’ai. Si un bon de sortie ne part pas, ce n’est pas de mon ressort, c’est la compta qui doit valider et enregistrer ce qui entre et ce qui sort !

Djamil explose, sa chaise grince sous sa force, il frappe la table avec une telle violence que les papiers volent dans tous les sens.

— Tu te fous de moi là ?! hurle-t-il, sa voix déchirant la salle. Tu me dis que ce n’est pas ton problème ?! Bordel, on parle d’une ambassade, ce sont des millions ! Tu crois que je peux tolérer ça ?!

Oulèye ne bronche pas, elle incline juste la tête presque un sourire imperceptible au coin des lèvres.

— Je dis juste la vérité, Djamil. J’ai transmis ce que j’avais, rout le reste, c’est compta !

— Tout le reste ?! crache-t-il, en se levant brusquement. Tout le reste, ça veut dire quoi ?! Je veux les papiers, tout ce qui concerne cette commande, tout, là, maintenant !

Les comptables se redressent enfin, pas prêts à se laisser accuser. Moussa se lève, ferme le poing.

— Djamil, arrête un peu ! On fait notre boulot et on n’a pas volé un centime. Si un document manque, ce n’est pas notre faute et Oulèye le sait très bien !

— Pas de ça avec moi ! hurle Djamil en frappant la table de nouveau, les verres tremblent, le papier se soulève. Je veux des responsables et je veux savoir maintenant qui a merdé ! J’en ai assez de ces excuses ! Bordel !

Oulèye lève les mains tranquillecomme pour apaiser la tempête qu’elle connaît par cœur.

— Djamil, calme-toi ! Personne n’a merdé de façon volontaire. Moi je transmets mes dossiers, eux font leur travail. Si ça bloque quelque part, ça n’est pas moi qui ai bloqué et tu le sais !

Djamil recule d’un pas, respire fort, essayant de contenir un grognement sourd qui monte dans sa gorge. Il serre les poings, sa mâchoire claque et tout le monde sent que s’il explose encore, ça va secouer toute la salle.

— Je jure… je jure que si je retrouve un seul document manquant encore… je vais vous faire regretter d’être nés ! hurle-t-il, le visage écarlate, les veines du cou gonflées, ses mots comme des coups. Vous croyez que je plaisante ?! Vous croyez que je rigole avec une ambassade ?! Ce sont des millions qui disparaissent là ! Des millions ! Et je vais vous foutre la honte devant tout le monde si ça continue !

Oulèye croise les bras, calme comme si la tempête autour d’elle n’existait pas.

— Je n’ai rien à cacher Djamil, tu le sais très bien. Cherche du côté de ceux qui manipulent les chiffres. Moi je t’ai transmis ce que j’avais, comme d’habitude !

Les comptables échangent un regard, Moussa se redresse encore plus, voix ferme

— Exactement, on ne se laissera pas accuser à tort. On fait notre boulot, si quelque chose cloche, ça vient d’une erreur dans la chaîne, pas de nous !

Djamil frappe encore la table, un bruit sec qui fait sursauter tout le monde. Ses yeux sont fous, presque dangereux.

— Je m’en fous des chaînes ! Je veux que ce bordel disparaisse aujourd’hui ! Tout le monde me ramène les papiers, tous les bons, toutes les factures, tous les mails, tout ! Et si je retrouve une seule excuse bidon… je vous jure que… je… Il s’interrompt, inspire bruyamment, sent la rage le consumer, les mains tremblantes.

— Putain, je deviens fou !

La salle est silencieuse, tendue à craquer. Oulèye le regarde, impassible, ses doigts jouent avec un stylo, parfaitement calme. Moussa et Racine eux, les regards lancent des feux mais ils se maitrisent…

Djamil pousse un grognement sourd, frappe la table encore une fois, souffle comme un taureau, il quitte le bureau frappant fort la porte.

Djamil est dans son bureau, les mains crispées sur le rebord du bureau, le regard perdu dans le vide. Il respire profondément mais sa respiration est irrégulière, sa colère bouillonne encore sous la surface. Il sait que quelque chose ne tourne pas rond, qu’un fil invisible est en train de se tendre dangereusement autour de lui.

Il se lève, enfile sa veste d’un geste sec et décide de sortir. Ses employés le regardent passer, silencieux, presque pétrifiés. Depuis longtemps, ils connaissent son caractère… mais ce matin, il est différent, plus lourd, plus intense, aucun mot n’ose franchir leurs lèvres.

Djamil quitte Kalthoum Motors, les pas rapides, déterminés, la mâchoire serrée. Il prend la direction d’Ar-Rahmane Immo, le cœur battant, l’esprit encore embrumé par la colère de la veille et la réunion de ce matin.

Comme à son habitude, il ouvre la porte sans frapper, l’assistante d’Amina lève à peine les yeux, habituée à ses entrées impromptues, elle n’ose jamais l’arrêter. La première fois, elle a compris ce que pouvait signifier un refus. Depuis, elle se contente de sourire poliment et de se faire toute petite.

Amina lève la tête de son bureau dès qu’elle l’aperçoit. Elle sent aussitôt que quelque chose ne va pas. Son instinct de femme et d’épouse lui dit que sa colère est encore brûlante mais qu’il essaie de la contenir.

Djamil s’assoit lourdement sur le canapé en face du bureau, le dos droit, les mains jointes sur ses genoux. Il ferme les yeux un instant comme pour calmer un feu qui rugit en lui.

Amina se lève et s’avance vers lui malgré la dispute de la veille, elle lui tend la main, il la saisit sans un mot, sa main chaude qui tremble légèrement. Elle sent la tension dans ses doigts, le combat intérieur qu’il mène pour ne pas exploser. Doucement, elle s’assoit à côté de lui et le prend dans ses bras, caressant sa nuque avec une lenteur mesurée, comme si chaque geste pouvait faire fondre sa colère. Peu à peu, le souffle de Djamil ralentit, ses épaules s’abaissent, ses poings se desserrent. Lorsqu’il se détend légèrement, il prend sa main dans la sienne et y dépose un petit baiser.

Regarde… il n’y a que toi qui peux me calmer, murmure-t-il, la voix encore rauque mais pleine de sincérité.

Amina sourit, effleure sa joue avec ses doigts et répond par un geste tendre, léger, qui dit plus que les mots. Un silence s’installe, doux, presque fragile, mais suffisamment fort pour qu’ils sachent tous les deux que, malgré les tempêtes, ils se retrouvent toujours dans cette intimité unique.